Timst’s Happy Place

Prolongations / Parlons de Langage

by timst on octobre 14, 2013

Hey vous vous souvenez quand je disais que partais en Suède deux ans ? En fait j’ai menti: c’est trois ans. Pourquoi ?

Parce que bien que la plupart des aspects de ma vie se soient largement améliorés depuis que je suis ici, y’a quelque chose qui ne suivait pas : mes études. Vous en conviendrez, c’est gênant quand on est techniquement parti pour faire un master. Comme j’expliquais dans mes précédents posts, avant de venir ici, mes études avaient été assez orientées pratique. C’était généralement du développement informatique mélangé avec des cours de business: j’ai fait de la gestion, de la com’, du droit, et même de la compta. En gros, j’apprenais à créer des choses avec un ordinateur que des gens voudraient utiliser (et acheter).

Les études que j’avais choisies ici en revanche, c’était un autre trip : c’est ce que les américains appellent de la « computer science », à savoir de l’informatique théorique. C’est extrêmement abstrait, lourdement matheux/scientifique et bon, en général, peu compatible avec ce que je faisais avant. C’est une discipline de recherche utile bien sûr, mais ça autant de rapport avec le développement que la biologie a de rapport avec l’agriculture. J’en parle sur mon blog technique [en], mais c’est une confusion qui cause des problèmes dans le monde de travail, et qui m’aura eu aussi.

laptopConseil : économisez de l’argent et n’achetez pas d’ordinateur pour votre diplôme de CS, vous n’en aurez pas besoin de toute façon !

 

Bref. Que faire alors ? Il s’est avéré que notre université avait un département média avec un master, certes scientifique également, mais au sujet nettement plus intéressant et porteur : Social Media & Web Technologies.

Après un rendez vous avec le responsable du département, une recherche un peu plus approfondie du contenu des cours et beaucoup, beaucoup d’hésitation, j’ai officiellement changé de formation. Évidemment ça a plusieurs implications, la principale étant que je vais devoir étendre mon séjour (qui n’avait pas vraiment de date de fin bien définie de toute façon) d’un an, jusqu’en 2015. Ça veut dire que je terminerai mes études en même temps que mes amis ici, mais un an après mes anciens camarades en France (métaphore !).

Ça pose aussi d’autre problème logistiques (ie : qui va payer ?). J’en parlerai d’avantage quand ça se produira, mais je vais voir à trouver un moyen de compléter mes non-revenus. Je pensais à ramasser des verres dans un bar, nettoyer les pare-brises des gens aux feux rouges, ou peut-être vendre du hasch derrière la bibliothèque. D’autres idées ?

 

 

Comme il est évident que je suis parti pour m’enraciner un peu ici, je vais, sur ce post et les suivants, me concentrer un peu sur quelques points de divergences entre les cultures suédoise et françaises. Par exemple aujourd’hui on va parler de politique linguistique.

Flag_of_La_Francophonie

Et notamment de ce truc.

Je l’ai déjà dit, mais en Suède, le suédois est franchement accessoire. Ou du moins, c’est ce qu’on pourrait conclure quand on reste quelques mois dans le pays: l’anglais est parlé partout, par tout le monde. Il est entièrement possible de survivre indéfiniment sans le moindre mot de suédois (un de mes profs dit connaître un type qui a passé 8 ans en Suède et ne parle toujours pas la langue). Tout le monde et son chien parle anglais, et pas « un peu » anglais: parfaitement. Le plus gros obstacle c’est bien sûr les supports écrits, mais à l’ère de Google Translate avec reconnaissance optique des caractères, c’est plus vraiment un problème. Au final on en vient à penser que parler suédois serait très optionnel, sauf que bien sûr en réalité, on atteint très vite un plafond sans.

Pourquoi l’anglais est-il si commun en Suède ? Beaucoup d’explications possibles. Premièrement, la Suède n’a bien sûr ni l’influence culturelle, ni la démographie pour lutter contre : avec 9 millions d’habitants et une langue qui n’est parlé nul part ailleurs (à part en Finlande), il est évident que la quantité d’œuvres et de ressources produites en suédois est très limitée. Ensuite, la Scandinavie a une longue histoire d’immigration vers les états unis, qui a ensuite donné lieux à des relations culturelles privilégiées. Mais à mon sens ce qui est important ici c’est plutôt l’attitude du gouvernement sur la langue internationale.

Fuck yeah Jacques Toubon

Fuck yeah Jacques Toubon

C’est vraiment curieux d’avoir deux approches tellement différentes pour ce qui est de la langue. En Suède la culture US est clairement palpable : on peut allumer la télé et regarder Discovery Channel en buvant du Dr. Pepper comme dans les séries. Même si c’est aussi partiellement vrai en France (sauf que ici on boit de l’Orangina devant Arte! Quoi non personne fait ça ?), on a quand même une certaine défiance envers tout le monde anglo-saxon, et à mon avis c’est parce que, contrairement aux nordiques, on a (avait) quelque chose à défendre, pour ainsi dire. L’auteur danois Johannes V. Jensen disait que l’histoire du Danemark était celle « de la chute d’une puissante tribu » (et oui si vous vous demandiez, j’ai récupéré ça de Borgen), et c’est doublement vrai pour la France.

On a été l’une des, sinon LA superpuissance mondiale pendant des décennies voire des siècles, et maintenant la seule trace encore visible de cette gloire passée, c’est la langue. Alors on la protège avec des édits de l’Académie, des lois Toubon, des règles du CSA sur le pourcentage de musique française à la radio, et une organisation comme la Francophonie financée à hauteur de 80 M€ par an. Il parait que la Russie défendait Al-Assad car la Syrie était le dernier reste de son empire oriental, et des fois on dirait un peu que le gouvernement français défend sa langue pour le même genre de raisons.

 

Perspectives_futures-2

Ce genre de raisons.

 

Une autre différence : les langues régionales. Déjà, les suédois ont des accents. BEAUCOUP d’accents. Basiquement chaque région a sa propre façon de parler, très détectable par les autres suédois. Ça en est au point que les habitants de la Scanie (au sud) peuvent plus ou moins comprendre le danois, tandis que les Stockholmois ne peuvent généralement pas (pour tous ceux qui se demandent : les deux langues sont très similaires, mais y’a quand même trop de différences pour que la plupart des locuteurs de l’une arrivent à parler l’autre ou la comprennent parfaitement. Surprenamment, les suédois ET les danois peuvent comprendre le norvégien, et les norvégiens peuvent comprendre les deux. Bilan : si vous voulez apprendre une langue nordique, choisissez le norvégien).

En sus de ces accents, beaucoup de régions ont un dialecte, et tout ceci est reconnu et encouragé par le gouvernement. À comparer avec comment ça se passait en France (ou se passe, étant donné qu’on a toujours pas ratifié la Charte Européenne des Langues Régionales), où le gouvernement à tout fait pour réprimer les dialectes.

J’ai un exemple maison ici : toute ma famille vient du pays Bigouden, en Bretagne (le truc avec les coiffes ? Ça vient de là). Mes arrières-grand parents parlaient uniquement breton. Mes grand-parents parlaient breton entre eux, et français à leurs enfants (mes parents, donc). Résultat, mes parents comprennent le breton mais n’ont jamais vraiment eu d’occasion de l’utiliser. Quand on en est arrivé à ma génération, l’intérêt pour mes parents de transmettre ce qu’il leur restait de leur langue ancestrale ne s’est évidemment pas fait sentir (déménager en Loire Atlantique —où la culture bretonne prend sérieusement la flotte— n’a pas aidé). Du coup, je n’en parle pas un mot.

Là encore, la cause de cette mort d’une langue sur 60 ans est loin d’être naturelle: discriminations contre les bretonnants à l’école par exemple, mais aussi les même mécanismes utilisés pour contrer l’anglais: la loi Toubon sus-cité s’applique également aux langues régionales, par exemple. Donc si vous voulez faire une pub en corse, vous devez fournir une traduction française avec. En raison de l’espace limité dans les publicités, on imagine bien que le jeu n’en vaut souvent pas la chandelle.

C’est pas pour dire que tous les gens que je connaisse ici parlent parfaitement le Dalmål (« Dalécarlien », dans le centre-ouest) ou le Gutniska (langue ancestrale de l’île de Gotland), mais en général tous les dialectes de Scandinavie font plus ou moins partie du même « continuum linguistique » : les frontières entre langues, dialectes, accents, patois etc… sont assez floues, voire inexistantes. Si vous traversez la Scandinavie du sud du Danemark à la Laponie, prenez un habitant tous les 5 km et le faites parler à celui de l’étape précédente, normalement ils devraient toujours se comprendre, même si vous allez finir avec un langage qui n’a pas grand chose à voir avec celui avec lequel vous avez commencé. C’est très différent du gap entre le français (romane) et le breton (celtique) / l’alsacien (alémanique) / le basque (basque.), où conserver son héritage linguistique aurait plus de sens.

 

Members of the Académie Française, hard at work pretending other languages do not exist

Un membre de l’Académie Française présente son plan pour conquérir le monde

Bref. Je blâme pas que l’administration ceci dit. Cet été j’ai bossé dans une supérette de camping, où on avait donc pas mal de clients étrangers. On était deux, et le type qui travaillait avec moi parlait (un peu) anglais. Mais ça on aurait pas pu le deviner, parce qu’à moins de lui poser une question DIRECTE en anglais, il se serait jamais abaissé à dire bonjour, annoncer le prix ou en général chercher à communiquer autrement qu’en français, même quand il était évident que la personne en face de lui ne parlait pas la langue. Je l’ai entendu se plaindre qu’ils fallait bien que les clients apprennent le français vu qu’ils étaient en France.

Le pire, c’est que j’ai été surpris de voir que beaucoup d’étrangers parlaient, ou du moins essayaient de parler français, certains avec un très bon niveau, d’autres suffisamment pour pouvoir commander leur petit déj en français. C’est d’autant plus remarquable que vu le prix qu’ils payaient (camping 5 étoiles), ils étaient en droit de s’attendre à être servi en anglais. Ils ont bien fait de pas s’y attendre d’ailleurs, vu que si 25% du staff parlait autre chose que français, c’était le bout du monde. Enfin bon.

 

Baker

Journée typique au camping :
Mon collègue: « Alors ce s’ra quoi pour la p’tite dame s’matin? »
Touriste néerlandaise: « ??? »

 

Je vais pas m’étendre plus sur le sujet vu que bon, je suis pas linguiste ou sociologue, mais j’ai quand même le sentiment que cette obsession du français, si elle a sûrement fait beaucoup pour notre culture, a quand même un sérieux goût de passé et de nostalgie. Dans le contexte économique où l’on vit, ça me parait le genre de trucs qui peuvent passer de « cliché national rigolo » à « problème structurel » assez vite, même si je pense qu’on est sur le bon chemin.